Este musique
Ecouter c’est bien, mais si nous souhaitons bien écouter, il faut bien lire. Nous ne sommes pas ici pour apprendre et pourtant. Sans le savoir ni le vouloir, Esté répond à des questions que nous nous posons toutes et tous par moment et que nous rejetons en secouant la tête. Car incapable que nous sommes d’y répondre. Alors soyez attentifs, lisez et écoutez bien.
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2 Ecoutes, cinq questions, interview de Esté
- Blog Ecouter de la Musique : A mon oreille vous êtes un virtuose, mais vous, comment vous entendez-vous ? Citez-nous les principales étapes musicales qui vous ont construites ?
Esté : Je ne suis pas un amateur de l’acrobatie digitale. Pour moi, la virtuosité doit être au service d’une intention musicale, ou être l’amplification d’une intention musicale. Je n’utilise jamais la virtuosité pour elle-même. Pour autant c’est un phénomène qui est lié à la littérature musicale et beaucoup de compositeurs ont souhaité composer des études, des préludes, pour acquérir et dépasser la virtuosité. Debussy écrit le 27 septembre 1915 : « En deçà de la technique, ces études prépareront les pianistes à mieux comprendre qu’il ne faut entrer dans la musique qu’avec des mains redoutables ».En ce sens je n’échappe pas à la règle. Dans les quelque cent « Préludes Interdits » certains sont très virtuoses. En la matière il n’y a pas de secret. Il faut répéter et répéter c’est apprendre. Liszt répétait parfois à plus de cent reprises un passage difficile. La virtuosité pose le problème de la technique, autrement dit du style. Perfectionner le style c’est perfectionner la pensée. Du reste le mot « technique » vient du grec et signifie « art ».
Mais la première virtuosité n’est elle pas d’abord dans la partition ? C’est la question que pose J.P Sartre dans « L’Imaginaire ». Il écrit, en parlant d’une symphonie de L.V.Beethoven : « Est ce que la septième symphonie de Beethoven est dans la partition ou bien dans l’exécution ? ».C’est surtout la partition qui fonde l’identité de l’oeuvre et donc son caractère virtuose. Car c’est sur la partition que repose toute l’interprétation de l’oeuvre et non l’inverse.
Ma formation musicale a commencé par une école de musique municipale. Je reste très attaché à ces écoles qui permettent aux enfants de pouvoir toucher très tôt d’un instrument et d’intégrer une formation d’orchestre d’harmonie. Bien sûr l’enseignement est parfois inégal. Il y aussi des hasards amusants. Lorsque je suis arrivé dans cette école on m’a demandé quel instrument je voulais jouer. Devant mon hésitation on m’a tendu un petit tuba qui se trouvait là , dans un coin. C’est comme cela que j’ai étudié le tuba. En parallèle j’ai étudié le piano. C’est un instrument qui a vraiment son importance dans l’apprentissage : il est polyphonique, on lit sur plusieurs clés, on a une vision spatiale des voix. Mais bien avant cela il y a une envie, une attirance, une curiosité qui déclenchent tout le parcours futur. Avant d’apprendre, le futur musicien doit déjà posséder intérieurement une sorte de musique. Il doit la garder en mémoire, la porter dans son coeur, en avoir les sonorités dans l’oreille.
Puis, arrivent très vite le conservatoire et la faculté de musicologie.
- Blog Ecouter de la Musique : Vous composez, vous jouez mais qu’écoutez-vous chaque jour ? Que diriez-vous de la musique que l’on entend à la télévision, publicité, Star Academy, Nouvelle Star ? Ce jour, quel est le meilleur et le pire qui est entré dans vos oreilles ?
Esté : Je n’ai pas la télévision. Et finalement j’écoute peu la radio. Votre question semble dire qu’en est-il du musical dans tout cela ?
C’est une question difficile car elle va induire aussi ce qui est de la « non-musique ». La musique est avant tout un concept, une représentation mentale, abstraite que nous associons à une réalité du monde. Si je dis « musique » j’opère un découpage de la réalité, je désigne dès lors un certain type de phénomènes sonores plutôt que d’autres. « Qu’est ce qui est plus musical, aurait dit J.Cage la cacophonie qui sort des fenêtres du conservatoire ou le bruit que fait le camion qui passe devant ce conservatoire ».
C’est aussi une question de temps. Le sacre du printemps, considéré comme un véritable tintamarre, fait partie maintenant de tous les répertoires des grands orchestres. Plus récemment en 1980 lors de la présentation de la deuxième sonate pour piano de Pierre Boulez un critique avait écrit Boulez= no music. L’avenir nous le dira.
Pour les quelques événements télévisuels auxquels vous faites allusion, je suis souvent déçu. Il n’y a pas vraiment de créations dans ce que j’ai pu entendre. Et lorsque cela a lieu c’est souvent très pauvre. Dans une chanson, rester une minute sur l’accord de Do Majeur, ça ne présente pas vraiment d’intérêt .Cela me rappelle la réflexion de C.Franck devant le jeune Debussy à l’orgue : « Modulez, mais modulez donc ! ».
Et pourquoi ne pas aller au-delà de notre bon vieux système tonal basé sur uniquement deux gammes. Les possibilités ne manquent pas entre les différentes échelles (octophonique, ennéaphonique…) les différents modes. Busoni a déterminé 113 gammes selon qu’on augmente ou diminue leurs intervalles, sans compter les transpositions, la juxtaposition de deux tonalités à des fins harmoniques ou mélodiques. Un espace de liberté que peu utilise.
- Blog Ecouter de la Musique : Sans parler d’un style majeur pour la composition, avez-vous une prédilection pour vous exprimer dans l’un d’eux et pourquoi ? Actuel ou disparu, quel compositeur aimeriez-vous rencontré ? Avec lui, vous auriez plutôt joué ou parlé ?
Esté : Pour l’instant j’oscille agréablement entre la musique acousmatique et l’écriture traditionnelle. Je ne me pose pas plus de questions. L’un et l’autre genre s’interpénètrent. Il y a des passerelles, l’un influe sur l’autre. Par exemple dans les oeuvres symphoniques, j’utilise les masses sonores avec plus de mobilité et je suis très vigilant sur les timbres. Dans la musique acousmatique, certaines formes traditionnelles, me servent à ébaucher des structures nouvelles.
Concernant les compositeurs que je trouve incontournables, je pourrai vous en faire la liste mais ce serait fastidieux et la majorité d’entre eux sont morts.
Prenons le contre-pied et parlons des compositeurs vivants.
Dans la partie acousmatique je citerai François Bayle. C’est le compositeur qui m’interpelle le plus par sa poésie sonore, cette manière qu’il a de faire le lien entre les deux univers imaginatifs de l’esprit et de l’expression.
C’est, pour moi, un des meilleurs virtuoses des timbres (Morceaux de ciels, Espaces inhabitables…). C’est aussi un très grand penseur de la musique contemporaine. Ses écrits sont tout aussi intéressants.
L’autre compositeur c’est Philippe Hersant. Je citerai bien sûr le « Château des Carpathes », les quatuors, le concerto pour violoncelle… J’aime son art de composer les lignes mélodiques.
Avec beaucoup de courage et un peu d’insouciance j’ai osé écrire à ces deux compositeurs qui m’ont gentiment répondu.
Je crois que si un jour je les rencontre, nous parlerons beaucoup et écouterons sans doute de la musique.
Pas facile de faire un lien entre les deux. Il existe juste un personnage qui les relie c’est Jules Verne. Je peux même essayer de me glisser entre ces deux grands compositeurs (quelle prétention !) : ma dernière prestation a eu lieu à la Maison Jules Verne à Amiens.
- Blog Ecouter de la Musique : Musique et web. Est-ce un mariage, de raison, intéressé, ou une union amoureuse qui vient de naître ? Pourquoi utiliser un blog en lieu et place d’un « vrai » site pour présenter vos musiques et vos écrits ? Ne vous sentez-vous pas limité ?
Esté : Internet a été pour moi, un formidable tremplin inespéré. Je n’étais pas très intéressé par l’ouverture d’un blog, c’est sur l’insistance de mon entourage que je me suis lancé. Je ne regrette pas l’expérience. En deux mois les articles et la musique ont été consultés 1300 fois. C’est à peine croyable ! Mais le plus extraordinaire ce sont les rencontres que cela a engendrées. J’ai aussi reçu beaucoup d’encouragement.
Mais le procédé a ses limites (surtout en espace).
La prochaine étape sera donc le site, j’y réfléchis ardemment. Comme tous les pianistes, je connais la sagesse de Clémenti dans son « Gradus ad Parnassum ».
- Blog Ecouter de la Musique : Concernant la composition, qu’est-ce qui pourrait vous faire dire « Voilà , je viens de réaliser ma plus belle oeuvre… » ? Aujourd’hui, avez-vous les éléments nécessaires pour imaginer ce que sera la musique de demain ?
Esté : En toute franchise je ne me suis jamais dit ça. De façon paradoxale je reste toujours un peu insatisfait du résultat. Pour autant je n’aime pas revenir sur ce que j’ai écrit. On raconte que le peintre Degas allait terminer ses toiles chez ceux qui les avaient achetées. Pour moi, la question de la pérennité ne se pose pas. Sans vouloir faire de comparaisons déplacées, le grand L.V.Beethoven se souciait bien peu de ce qui allait advenir de sa grande fugue en si bémol (l’opus 133). C’est autre chose qui souvent échappe aux compositeurs. Il suffit pour s’en persuader, de lire ce que Ravel pensait de son « Boléro », l’oeuvre la plus jouée au monde. Dans le processus de création, et pour faire court, une idée chasse l’autre. Il y a aussi une maturation de la pensée. Victor Hugo nous dit : « la musique c’est du bruit qui pense ». Lorsque j’écris, période parfois fastidieuse car la main ne va pas aussi vite que l’esprit, les éléments de la composition sont déjà en place. La musique vit en nous, dans notre cerveau, dans notre conscience, dans notre sentiment, notre imagination. Son domicile est l’oreille. L’instrument existe en dehors de nous, il fait partie du monde extérieur objectif. Il faut apprendre à le connaître, à le vaincre pour le soumettre à notre monde intérieur, à notre volonté créatrice. J’ai donc un rythme d’écriture très rapide. Certains compositeurs ont d’autres rythmes. Je crois que François Bayle parle de cycle solaire. Quel poète !
Il y a une autre dynamique dans ce processus de création c’est le doute. Je doute beaucoup et c’est finalement ce qui me fait avancer. C’est aussi ce qui fait que je multiplie les demandes de conseils auprès de compositeurs déjà confirmés.
C’est difficile d’imaginer la musique de demain. J’aimerais que la lutherie moderne soit plus inventive. Certains le font avec talent mais ils sont trop rares. Il y a Patrice Moullet qui crée des objets sonores remarquables. Cela permet de conquérir d’autres champs acoustiques et, il y a évidement une incidence sur l’inventivité des créations contemporaines.
J’aime bien aussi me rapprocher d’autres formes d’art : la poésie, la danse, les images. « Ma musique » de demain va dans cette direction.
Conclusion de Esté :
En guise de conclusion, je voudrais citer la phrase de Debussy qui me semble faire naître la musique contemporaine. Il écrit en 1907 : « Je me persuade, de plus en plus, que la musique n’est pas, par son essence, une chose qui puisse se couler dans une forme rigoureuse traditionnelle. Elle est de couleurs et de temps rythmés. »
Depuis J.Cage et son célèbre 4’33 » nous sommes invités à écouter le son là où on ne l’attend pas. C’est la grande force de la musique de notre temps. C’est cette diversité qui en fait toute la richesse.
L’intérêt de la musique contemporaine se manifeste dans l’effet que provoquent des agencements sonores imprévus. Elle sort des registres traditionnels, conventionnels, son premier pouvoir de séduction c’est l’inattendu, l’interpellation.
Elle propose un autre système de repère, d’autres règles. Cette impression de perdre pied envahit parfois, apprendre à mieux nager dans l’abstraction sonore, à jouer à ces nouvelles règles sur les timbres, les contrastes dynamiques, explorer d’autres territoires, d’autres rêves, nous laisser transporter dans des mondes complètement vierges. Aussi pour que la phrase d’Olivier Messiaen soit visionnaire « la musique électro-acoustique est l’événement le plus considérable de tous les temps. »
Esté

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